Chess
Chessboxing : échec au poing
3 d’échecs, 3 minutes de boxe. Victoire par mat ou par knock-out. Le Chessboxing est-il l’ultime alliance entre poing et cerveau ?
Champion d’échecs, notre auteur découvre la boxe. Rencontre à Berlin pour son premier combat.
Pourtant, après deux minutes, je sais déjà que sa position finira par s’effondrer tôt ou tard. Je le repousse peu à peu au centre, développe agressivement mes pions vers l’aile droite et avance ma dame en position favorable au bout de l’échiquier. Mes coups viennent si naturellement que je ne perds aucune seconde à réfléchir. Mais le gong ne tarde pas à sonner : le premier tour d’échecs est terminé avant que je puisse passer à l’attaque.
Berlin Mitte B, salle de sport Franz Mett, vendredi soir, 19 heures. Deux poings bandés, un pion dans chacun, l’un blanc, l’autre noir. Je désigne le poing droit, mon opposant l’ouvre : blanc. J’ai déjà gagné le choix de la couleur. Dernière poignée de mains et j’entame les hostilités : 1. c2-c4. Après une douzaine de coups, mon ouverture anglaise m’a donné l’avantage. Mon adversaire se débrouille plutôt bien. Il développe ses pièces au centre, ne fait aucun mouvement de pions inutiles et met son roi à l’abri.
Deux assistants ôtent l’échiquier et la pendule d’échecs du ring. D’une main tremblante, j’enfile mon protège-dents et mes gants de boxe. J’ai à peine le temps de penser à enlever mes lunettes que mon adversaire me tend déjà les poings pour taper dedans. Nouveau gong. Je mords mon protège-dents... À l’aide, Bobby Fischer !
Mais c’est quoi le chessboxing ? Une question que m’ont posée tous ceux à qui j’ai confié le motif de mon séjour. La réponse est simple : trois minutes d’échecs puis trois minutes de boxe, successivement, en onze rounds maximum. Échec et mat ou K.O. décident de la victoire selon la discipline dans laquelle le dernier coup victorieux est porté.
L’annonce de ma décision de monter sur le ring a suscité des réactions variées. Une amie au bon cœur s’est mise à pleurer pour moi en silence. Un ami du type sportif tête brûlée a essayé de me traîner devant la porte du bar où nous étions assis pour tester mes connaissances en boxe. Mais voilà : je n’y connais rien, en boxe. Certes, le sujet m’a toujours passionné : aussi loin que je me souvienne, j’ai passé mon enfance à regarder les combats des frères Klitschko, d’Henry Maske ou d’Axel Schulz à la télé.
À 16 ans, j’ai lu Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, et en suis sorti convaincu qu’en tant que futur écrivain, je devais absolument me consacrer à ce sport. Mais hormis certains combats à mains nues lors de soirées arrosées et quelques séances d’entraînement dans un club en banlieue de Vienne (Autriche), je n’ai jamais vraiment pratiqué ce noble art. Précisons aussi qu’à 37 ans, j’ai atteint un âge où la plupart des hommes en sont à découvrir leur fauteuil préféré. Ma forme physique n’est pas non plus catastrophique : si je devais la décrire je dirais qu’elle se situe dans la moyenne... pour un type de 37 ans.
Mon seul avantage pour un match de chessboxing est que je suis champion d’échecs, et plus précisément maître de FIDE, titre octroyé par la Fédération internationale des échecs aux joueurs qui dépassent un classement Elo de 2 300 points. Les meilleurs joueurs de café se situent autour de 1 700 points, le champion du monde d’échecs, Magnus Carlsen, dépasse régulièrement les 2 800 points. Conclusion : loin de gagner ma vie aux échecs et souvent obligé de m’incliner face aux grands maîtres, je suis malgré tout bien meilleur que la plupart de ceux qui pensent être de bons joueurs.
La question est donc de savoir si j’ai une chance de tenir suffisamment de rounds de boxe pour mettre mon adversaire au tapis. Et si ce n’est pas le cas, comment éviter de sortir du ring sur un brancard ?
En plein dans le pif
Josef fait une tête de plus que moi, son corps n’est qu’un seul muscle tendu comme un arc. Avant, il était ceinture noire d’aïkido. Quand il en a eu marre, il s’est mis à la boxe, puis au chessboxing.
J’espérais un peu qu’il commence en douceur, me laisse venir et me permette de trouver mes repères. Des clous. Dès la première seconde, mon adversaire me couvre de coups. Il lance principalement des coups droits, entrecoupés de crochets du droit et du gauche qui m’atteignent à la tempe alors que je protège mon visage. Pendant les trente premières secondes, une avalanche de coups m’empêche de penser à riposter. Mon instinct de survie me dit de me couvrir, de me baisser, de me rouler en boule et de m’enfuir du ring. J’ai échafaudé beaucoup de stratégies pour ce second round : les coups les réduisent en fumée. Comme aux échecs, on ne peut faire que ce que l’adversaire laisse faire. En ce qui me concerne, Josef ne laisse rien passer.
Mon assistant m’encourage depuis le coin du ring : « Au courage, Anatol ! » Je tente une combinaison de coups. Josef n’a aucun mal à bloquer mon gauche. J’essaie d’enchaîner avec une droite, mais elle n’a même pas atterri qu’il me place déjà une droite en plein nez.
Je fais deux ou trois pas en arrière en titubant, me rajuste et relève ma garde. Josef aura beau dire par la suite qu’il n’était pas à fond, un tel coup ne fait pas seulement mal, il vous coupe le souffle. Et le souffle est précieux. Le protège- dents me gêne pour respirer, j’ai le ver- tige. Lorsqu’un beuglement annonce la fin des deux minutes, j’ai l’impression que mes jambes se dérobent. Mais les coups de Josef continuent de me repousser sur le ring. Je ne feins plus les contres que pour le tenir à distance, même brièvement. Je n’ai plus la force d’attaquer. Ding, ding, ding. Sauvé par le gong pour les trois prochaines minutes.
Le Fight Club des intellos
L’histoire du chessboxing est vite racontée. On doit sa création à l’artiste de performance Iepe Rubingh, originaire de Rotterdam et devenu, en 2003, le premier champion du monde de ce sport dont l’inspiration lui est venue à la lecture d’une bande-dessinée française, Froid Équateur, d’Enki Bilal. Adepte de ces deux disciplines, le Néerlandais a décidé de transformer cette fiction en réalité.
Au lieu de faire un combat de boxe complet suivi d’une partie d’échecs, Rubingh a eu l’idée d’alterner les deux. Le premier club de boxe d’échecs du monde voit rapidement le jour à Berlin, ville d’adoption de Rubingh. Et si les clubs de chessboxing se sont aujourd’hui mondialisés, d’Angleterre en Russie en passant par la Chine, l’Inde et les États- Unis, Berlin est toujours considérée comme le berceau de ce sport. C’est ici, dans le plus ancien club de chessboxing au monde, le Chess Boxing Club Berlin (CBCB), que je dispute mon premier combat.
Échecs et boxe font-ils vraiment bon ménage ? Les fans de l’invention de Iepe Rubingh ne jurent que par cet intellectual fight club, alliance ultime entre sport physique et mental. Selon eux, le fait d’avoir le cerveau trop ramolli pour jouer raisonnablement aux échecs après un crochet du droit bien placé n’est pas un handicap mais la raison d’être de ce sport. Il faut avoir un niveau comparable dans les deux disciplines. Un super crochet du droit ne servira à rien si on se fait avoir par le coup du berger (une mise en échec et mat rapide en début de partie). Jusqu’à présent, les championnats du monde ont presque tous été décidés par un échec et mat.
La dame dit merci
J’ôte mon protège-dents et mes gants. Mon cœur bat à tout rompre, je suis en nage. Quel bonheur d’avoir mes pions face à moi plutôt que les poings de Josef. Il oublie un pion sur b7, ma dame le remercie. Mes pièces s’engouffrent dans la percée opérée dans la défense de Josef aussi vite que ma sueur dégouline sur l’échiquier en plastique. Mon fou se fait une petite place au soleil en d6 avant de continuer sa progression pour s’emparer d’un cavalier noir. Les pièces pataudes de Josef somnolent sur la ligne de base, la victoire m’est clairement acquise. Malheureusement, cela ne signifie pas que le mat est déjà en vue. Car le roi noir de Josef est toujours en position de roque derrière une solide défense de pions. Je dois la faire sauter avant de passer à l’attaque, ce qui prendra du temps. Ding, ding, ding. Quoi ? Déjà ?
Je pose mes lunettes, une bonne rasade d’eau, rechausse mes gants et mon protège-dents. Quatrième round, je sens encore la fatigue du deuxième.
Je devrais peut-être passer à l’offensive ? Josef sait qu’il est mal en point aux échecs ; il fond sur moi en trois grandes enjambées et cogne. Je me baisse, me couvre, essaie de pivoter mon corps pour ne pas offrir une cible fixe. Il fait mouche, mais pour une raison qui m’échappe, je me sens mieux qu’au deuxième round. Peut-on s’habituer si vite à une raclée ? J’ai encore un peu d’air et j’ai envie de boxer, moi aussi. Je repousse un direct du gauche de Josef avec mon gant gauche, m’avance et frappe : droite-gauche-droite. Le direct du droit de Josef m’atteint au front, je vois des étoiles et me retrouve au sol.
J’aime bien le sol. Pas besoin de bouger, ici. Et on ne se fait pas taper dessus. Le coup n’était pas si terrible à la réflexion mais chaque saucée de Josef affaiblit un peu plus mon état physique. Je ne pense plus au prochain tour d’échecs, juste à survivre. Josef
me tend sportivement sa pogne gantée pour m’aider à me relever. C’est pas les championnats du monde ni une question de vie ou de mort, après tout. Il faut juste tenir encore une minute jusqu’à la fin du round. La peur revient, de manière subtilement différente : peur de retomber au tapis, ce que j’essaie d’éviter avec mon jeu de jambes, mais Josef ne me laisse aucun répit.
Pourquoi le ring est-il si minuscule ? Je suis encore coincé dans les cordes, me fais cueillir par un crochet de Josef sur la côte gauche, m’écarte, reçois deux coups supplémentaires, touché au corps et au front, mais arrive encore à tenir ma garde. Au son du gong, je sais pertinemment que je ne tiendrai pas un round de plus. Soit je fais échec et mat tout de suite, soit je me couche au prochain round. Point barre.
Donne la papatte !
La veille du combat, je fais une séance d’entraînement. Au CBCB, il y a des jour- nées boxe et des journées chessboxing. Le jeudi, c’est boxe, et le chef, c’est Ole, trentenaire dégingandé qui pousse ses élèves à la course à pied dans son patois local. Déjà à bout de souffle après quelques tours de salle, je me renseigne sur son niveau aux échecs. « Jamais fait une bon dieu d’partie d’échecs de ma vie », lâche Ole. Après la course, on descend au sous-sol où nous attendent des sacs de sable dans une entêtante odeur de sueur. J’enfile une paire de gants rouges élimés et commence à malmener un des sacs au rythme des aboiements d’Ole : gauche-droite, gauche-droite-gauche, gauche-droite, gauche-droite-gauche. Ça fonctionne bien mais c’est vite fatigant.
Je frappe trop fort, mes phalanges et mes bras me font déjà souffrir. J’ai à peine le temps de m’asseoir qu’Ole me fait venir à lui : entraînement individuel pour le bleu. Ole porte des « pattes d’ours », ces gants ronds et plats avec lesquels les entraîneurs de boxe dirigent et bloquent les coups de leurs élèves. Il m’annonce les combinaisons, je les exécute docilement : crochet gauche-droite- gauche. Crochet gauche-droite-vers le haut. Crochet gauche-droite-gauche. Gauche-droite-gauche-droite, puis encore gauche-droite-gauche-droite. Ole pense que je devrais enchaîner plus vite. Moi, je ne pense rien du tout, bien trop occupé à reprendre mon souffle. Quand mes bras refusent de se lever, Ole frappe mes gants de ses pattes en rigolant, avant d’avoir enfin pitié de moi et d’aller tourmenter son prochain élève.
Je m’agrippe à mon sac de sable, complètement hors d’haleine. Comment vais-je faire pour survivre demain si je suis déjà cuit après cinq minutes d’entraînement individuel ? Je sonde la salle d’entraînement du regard : une douzaine de personnes dont deux femmes, au moins dix ans de moins que moi pour la plupart, et tous en bien meilleure forme.
Le roi chancelle
Je suis crevé mais retrouve enfin mon oasis sur l’échiquier. Si je peux encore m’asseoir, je peux gagner cette partie. J’ai beau m’être retrouvé au tapis au cours du dernier round, j’ai encore toute ma tête. Ou plus précisément, ma tête fonctionne encore suffisamment pour ne laisser aucune chance à un joueur de sa trempe sur l’échiquier. Car Josef commet des erreurs : il laisse des pions pendant que mes pièces tournent autour de son roi ; va-t-il faire mat ? Il réfléchit. Un seul coup lui permettra de retarder l’inévitable : sacrifier son cavalier. Merde, il l’a vu ! Son roi s’enfuit devant ma dame, je mets son cavalier en échec.
Ce sacrifice ne le sauvera pas, mais lui donne quelques coups de répit. Dong, dong, dong.
« Les échecs, c’est la guerre », disait l’Américain Bobby Fischer. Dans les années 70, il détruit la domination soviétique pour devenir champion du monde d’échecs en pleine guerre froide. Au cours de ses interviews, il aimait raconter que sa plus grande joie était de pulvériser l’ego de son adversaire. Bobby ne voulait pas simplement gagner, mais annihiler ses concurrents. Il aurait adoré le chessboxing.
Parmi les adeptes de ce genre de sport à Berlin, on trouve autant des boxeurs attirés par les échecs pour l’équilibre intellectuel que cela procure que le contraire, surtout depuis que la fameuse série produite par Netflix, Le Jeu de la dame, a relancé la mode des échecs. Les grands maîtres montent toutefois rarement sur le ring, car ils n’aiment pas se faire taper sur la tête : c’est leur capital, après tout.
Les grands maîtres d'échecs n'aiment pas se faire taper sur la tête.
Dans les vestiaires du gymnase Franz Mett, dignes de ceux d’un lycée, Mustafa, la vingtaine, cheveux et teint mats, enfile ses chaussettes après l’en- traînement en m’expliquant qu’il était un jeune joueur d’échecs accompli en Turquie. Récemment arrivé à Berlin, il a découvert le chessboxing complètement par hasard et s’entraîne désormais régulièrement pour assouvir son ambitieux projet : d’ici trois ans, il veut être suffisamment habile de ses poings pour pou- voir disputer son premier vrai combat de chessboxing. Je n’ose pas lui avouer que je monterai moi-même sur le ring demain après une malheureuse heure d’entraînement.
Rien ne va plus
Aux échecs, on peut abandonner. Mais en boxe ? Je sais que Josef doit me mettre K.O. Il le sait aussi. Je n’ai plus la force de résister très longtemps. Ma couver- ture me permet de parer encore quatre ou cinq coups. Maigre sursis. Un autre crochet du droit à la tempe me fait vacil- ler de côté. Quand mes jambes finissent par me lâcher, un profond soulagement s’empare de moi. Josef veut m’aider à me relever une fois de plus. Je secoue la tête, crache le protège-dents qui m’empêche de respirer : rien ne va plus.
K.O. technique au sixième round, j’ai perdu mon premier combat de chessboxing. À mon réveil le lendemain matin dans ma chambre d’hôtel, je commence par tâter mon corps devant le miroir de la salle de bain. La seule marque visible est un bleu sur une côte là où le crochet de Josef m’a atteint. Je me sens un peu vaseux, mais ce n’est sûrement pas étranger à mes héroïques soirées dans les bars berlinois. Je n’ose imaginer comment je me sentirais aujourd’hui si mon adversaire avait frappé de toutes ses forces.
Devant mon petit-déjeuner dans un café étudiant d’Alexanderplatz, en plein centre de Berlin, je repense à ce moment vécu sur le ring. Les échecs et la boxe font bon ménage car dans les deux sports, il faut se taire, c’est du moins ce que Josef m’a expliqué hier après le combat. Au bout de six rounds de chessboxing, je ne suis pas complètement convaincu de leurs affinités électives. On a beau les prendre au sérieux, les échecs sont et restent un jeu, un loisir. La boxe, c’est une autre dimension, une épreuve de survie où la tête devient une surface sur laquelle on frappe. Si je suis content d’avoir tout donné, je ne suis vraiment pas pressé de prendre ma revanche. J’attrape mon jeu d’échecs de poche et, de mémoire (encore intacte, heureusement), reconstitue la fin de partie d’hier. Mince, encore quatre coups et je faisais mat !