Lazarus Lake, l'homme derrière la Barkley
© Jeremy Liebman
Ultrarunning

Péquenaud sadique, alien du trail...Mais qui est vraiment Lazarus Lake ?

Comptable à la retraite, Lazarus Lake est entré dans la légende en inventant les Marathons de Barkley, une course que personne (ou presque) ne termine. Portrait.
Écrit par Tom Ward
Temps de lecture estimé : 12 minutesPublished on
D’une beauté brute, Frozen Head State Park dans le Tennessee (USA) couvre plus de 97 km², se situe à un peu plus de deux heures et demie à l’est de Nashville, la capitale de l’État, et dans un autre fuseau horaire. Ce que Lazarus Lake omettra de préciser. Mais se fera un malin plaisir à nous faire remarquer en s’enquérant de la raison de notre retard (alors que nous pensions être en avance). Lake est connu pour son côté bourru. Aurions-nous tout gâché avant même d’avoir commencé ?
En réalité, pas de quoi s’inquiéter. Nous retrouvons Lazarus Lake sur le parking du centre d’accueil des visiteurs de Frozen Head, détendu et ravi de nous rencontrer. Vêtu d’un jean, d’une chemise à carreaux et d’un bonnet en laine rouge marqué du mot geezer (en français, « vieux schnock »), peu pressé de décoller, il nous fixe d’un air malicieux derrière ses lunettes cerclées de métal, une cigarette au bout des lèvres, cachée dans sa barbe jaunie par le tabac. Il se déplace lentement, avec la nonchalance d’un homme qui a tout son temps, et parle d’une voix traînante typique du sud des États-Unis.
En cette saison, le Frozen Head State Park regorge d’arbres nus qui oscillent sur les versants des montagnes alentour. Nous avons convenu de nous retrouver là où sont nés les Marathons de Barkley, redoutés pour leur incroyable brutalité (et portant bizarrement la marque du pluriel), également connus comme la course qui met à bout de souffle, The Race That Eats Its Young, du nom du documentaire Netflix de 2014. Lazarus Lake est d’humeur bavarde. Il palabre sur le football américain universitaire, les origines de l’oranger des Osages, l’histoire de la géographie américaine, les pics de décès causés par les ours sauvages, la population locale des cigales, la diminution du nombre d’aires de repos sur les routes américaines, et les imitations de sa boisson favorite, Dr Pepper.
Vous vous demandez peut-être pourquoi on s'inflige ça...Et pourquoi pas ?
Lazarus Lake
Et bien qu’il ait compté parmi les plus grands ultramarathoniens dans ses jeunes années, créé six courses uniques et soit revenu d’un trek de 5100 km sur 126 jours d’un bout à l’autre des États-Unis, Lazarus Lake tient à souligner qu’il n’aime pas spécialement faire de l’exercice. « Ça me gonfle !, se marre-t-il. C’est inutile et on n’a rien à montrer à la fin. Alors au lieu de soulever des poids, je construisais des murs en pierre. Ça revenait au même, et j’avais un résultat concret au final. »
Lazarus Lake a aujourd'hui 64 ans

Lazarus Lake a aujourd'hui 64 ans

© Jeremy Liebman

Lazarus Lake est une contradiction ambulante. L’homme qui a imaginé l’ultramarathon le plus redouté au monde est indolent et préfère la rando à la course. Il fume comme un pompier, ne conçoit pas un repas sans un bon steak et ne se sépare jamais de sa bouteille de Dr Pepper. Et ne lésine pas sur le beurre. Il est bien loin des débats actuels sur la nutrition…
C’est certainement son humour peu conventionnel qui l’a amené à inventer les Marathons de Barkley. Pour être autorisé à y participer, il faut une bonne condition physique et mentale, et un sacré sens de l’humour. Créés en 1986, ces marathons consistent en une boucle qui commence et se termine au niveau de la barrière jaune, point de départ du chemin de randonnée de Frozen Head.
Officiellement, ils comptent cinq tours de 32 km environ (les coureurs, eux, affirment qu’une boucle représente en réalité un marathon complet soit 42,2 km). Les deux premiers tours se courent dans le sens des aiguilles d’une montre, les deux suivants dans le sens inverse et – si vous arrivez jusque-là – le cinquième et dernier tour se court dans le sens de votre choix.
Chaque boucle compte près de 3700 m en montée et autant en descente, pour un total de 37000 m de dénivelé, ce qui revient à gravir et descendre l’Everest deux fois. La course a généralement lieu le samedi précédent le 1er avril et débute entre minuit et midi. Une conque retentit pour indiquer aux participants que la course commencera 60 minutes plus tard. Puis Lazarus Lake allume sa cigarette pour marquer le début des hostilités.
L’itinéraire chaque année renouvelé inclut toujours des obstacles iconiques, comme la colline surnommée Testicle Spectacle, le mur d’escalade de Danger Dave (avec ses chemins exposés et ses berges sableuses) et la Rat Jaw (une pente émaillée de souches d’arbres et de bruyères coupantes comme des lames de rasoir). Les coureurs disposent d’une boussole et d’une carte pour s’orienter. L’utilisation du GPS est interdite.
À chaque tour, les concurrents doivent retrouver un livre placé à certains endroits le long du tracé de la course et arracher la page qui correspond à leur numéro de dossard. Cela prouve qu’ils ont suivi le bon tracé, et le décompte des pages après coup est un moyen infaillible pour Lazarus Lake de vérifier que les participants ont bien passé chaque point de contrôle. Étant donné que la course est organisée en mars, les concurrents doivent affronter la neige, le grésil, la pluie et le brouillard.
John Kelly sur la "Rat Jaw" en 2017

John Kelly sur la "Rat Jaw" en 2017

© Alexis Berg

Les Marathons de Barkley doivent être effectués en moins de 60 heures, ce qui contraint les coureurs à de courtes pauses entre les tours, pendant lesquelles leurs proches leur font enfourner de la nourriture, soignent leurs écorchures, etc. Puis retour à la course. Le record est détenu par un Américain, Brett Maune, qui a terminé en 52 heures 3 minutes et 8 secondes en 2012. À ce jour, seuls quinze personnes ont réussi à terminer les cinq tours. « Ceux et celles qui se soumettent à cette épreuve en ressortent grandis, explique Lake. Car ils se sont dépassés. » Selon lui, l’objectif n’a jamais été de créer la course la plus difficile au monde, mais simplement de tester les limites des participants.
L’idée lui est venue lorsqu’en 1977, James Earl Ray, le meurtrier du défenseur des droits civiques Martin Luther King Jr., vient de s’échapper du pénitencier de Brushy Mountain, déclenchant ainsi la plus grande chasse à l’homme du Tennessee. James Earl Ray est capturé dans les bois 54 heures plus tard, après avoir parcouru moins de 13 km. Convaincu qu’il aurait pu parcourir une distance de 160 km dans le même laps de temps, c’est là que Lazarus Lake imagine ses marathons.
Quelle que soit votre condition physique, vous serez tenté d'abandonner à un moment ou à un autre.
John Kelly
La sélection des participants est draconienne. Chaque année, des coureurs du monde entier posent leur candidature, mais seuls quarante se retrouvent sur la ligne de départ, après avoir réalisé un « sacrifice humain » qui, selon Lazarus Lake, n’a pas d’égal. Pour gagner leur dossard, les concurrents doivent rédiger une lettre de motivation expliquant les raisons pour lesquelles ils méritent leur place et s’acquitter de frais de dossier (non remboursables) de 1,60 $. Les candidats retenus reçoivent une lettre de condoléances.
Le jour de la course, les nouveaux concurrents doivent apporter une plaque d’immatriculation de leur État, tandis que les rares ayant déjà terminé une précédente édition doivent fournir un paquet de cigarettes Camel. Et les concurrents qui ont déjà participé mais n’ont pas réussi à terminer la course doivent venir avec un objet choisi (chemise à carreaux, chemise blanche, chaussettes…) par lui.
Cette année, il pense demander une imitation de Dr Pepper, dont il est accro. Lazarus Lake pourrait demander plus, mais ces frais peu élevés permettent d’accueillir un ensemble éclectique de participants, dont John Kelly, originaire de Washington DC et vainqueur de l’édition 2017. Silhouette élancée et air sérieux, John Kelly considère les Marathons de Barkley comme un événement incontournable du trail. « Ils permettent de mieux connaître ses limites. La résilience mentale seule ne suffit pas pour terminer une course. Ce n’est pas non plus une question de forme. Quelle que soit votre condition physique, vous allez être tenté d’abandonner à un moment ou à un autre. » Ce n’est qu’à son troisième essai que John Kelly réussit à terminer les marathons de Barkley. « J’étais en plein délire. Il m’a fallu un moment pour réaliser que je l’avais fait ! »
L'humour façon Lazarus Lake

L'humour façon Lazarus Lake

© Jeremy Liebman

Lazarus Lake adhère. Il n’a d’ailleurs pas toujours été aussi sadique. « Je mérite une sorte de compensation, commence-t-il alors qu’on lui demande de raconter sa jeunesse. Une compensation de ses parents originaires de l’Oklahoma et dont l’enfant – qui n’a jamais rien fait de mal – est né et a grandi au Texas. Cet enfant, qu’ils le veuillent ou non, sera à jamais marqué par cette réalité. C’est une réalité qui… Bref, c’est arrivé. Que peut-on y faire ? », soupire-t-il, impassible.
Idem quand on le questionne sur son âge: « En quelle année je suis né ? Je ne me souviens pas. J’étais vraiment très jeune à l’époque. » (Nos recherches montrent qu’il a 64 ans.) Tout ce que Lake dira, c’est qu’il est né Gary Cantrell à San Marcos, Texas, car son père avait été nommé sur la base militaire aérienne Edward Gary. (Par la suite, il se choisit le nom de Lazarus Lake pour sécuriser son premier compte e-mail. « Comme si j’avais des secrets d’État à protéger », plaisante-t-il.)
Les Cantrell vivent à proximité d’une résidence étudiante. Le jeune Lake y côtoie des joueurs de football américain, ce qui confirme sa passion pour le sport. En 1966, la mode du jogging est mise à l’honneur dans le journal du soir. Son père et ses amis mettent alors le cap vers la piste du coin pour courir un mile (environ 1600 mètres) en moins de huit minutes. La première fois que Lazarus Lake les accompagne, il surpasse son père. « Je ne l’avais jamais battu dans aucun domaine, rit-il. Notre famille adore la compétition et le sport, et les enfants n’étaient pas autorisés à gagner. »
Pensant qu’il devait être un bon coureur, Lazarus Lake commence la piste et le cross-country, ce qui l’amène aux courses sur route, puis aux marathons. Puis il s’inscrit partout où il le peut, jusqu’aux compétitions internationales. Et décide finalement que l’ultramarathon sera sa discipline reine. Or, les ultramarathons les plus proches du Tennessee se déroulent à Miami et à Philadelphie.
Lazarus Lake crée donc son propre ultramarathon, le Strolling Jim 40, en 1979. Entre-temps, les blessures et les ravages d’une vie passée à marteler le sol l’ont mis hors course. Lazarus Lake sait que son talent est ailleurs. « Je voulais être un bon coureur, mais j’ai toujours été moyen. En fait, je suis bien meilleur pour coordonner les courses. »
À présent retraité de son poste de comptable, il organise cinq courses annuelles en plus des Marathons de Barkley, y compris le Barkley Fall Classic (une sorte de marathons de Barkley pour débutants) et le Big’s Backyard Ultra, une course d’endurance pendant laquelle les concurrents doivent réaliser autant de boucles de 6,7 km que possible, avec des départs à chaque heure pile. Départ manqué ? Compétition terminée ! En 2017, le vainqueur a parcouru 456 km.
Si sa vie de coureur est derrière lui, Lazarus Lake n’en reste pas moins actif. Le lendemain de notre rencontre à Frozen Head, nous nous retrouvons pour le déjeuner à Pétaouchnok, sur une aire de repos qui fait aussi office de bazar et de boutique d’antiquités, et sert le meilleur poulet frit de la région. Au moins une fois par semaine, Lazarus Lake marche 16 km pour venir casser la croûte ici, puis il retourne chez lui, toujours à pied. Une broutille comparé à son épique randonnée de septembre 2018.
Après dix mois de convalescence dus à une blessure à la cheville, Lake décide de marcher dans douze États, malgré les mises en garde de son médecin quant à un dysfonctionnement de son artère fémorale gauche. Sauf que Lazarus Lake est déterminé à atteindre son but. « Vous vous demandez peut-être pourquoi on s’inflige ça ? Et pourquoi pas ? J’ai toujours voulu le faire mais je n’ai jamais eu le temps, avec la famille, le boulot… Je me suis rendu compte que si je ne me décidais pas maintenant, je n’en serais bientôt plus capable physiquement. »
Lazarus Lake lors de ses premières courses à pied

Lazarus Lake lors de ses premières courses à pied

© Sandra Cantrell

Suivant la route 20 de Newport, Rhode Island, jusqu’à Newport, Oregon, Lazarus Lake met une semaine de plus que les 120 jours prévus pour terminer ce trek. Il marche 12 à 14 heures par jour et perd 18 kg. Des inconnus lui proposent souvent de l’accompagner sur une partie de l’itinéraire. Dans les régions désertiques de l’est, on s’arrête et on lui donne de l’eau. Il s’émerveille devant la voûte étoilée visible depuis les plaines du Nebraska.
Il fait un détour par le Wisconsin quand les sentiers rocailleux de l’Illinois se révèlent trop coriaces pour la randonnée, et se heurte à un dernier obstacle lorsqu’il découvre que l’Oregon est une zone durement aride, et non la riche région boisée qu’il imaginait. Il gravit toutes les montagnes qu’il trouve sur son chemin. Et à près de 700 km de l’arrivée, il se fracture la hanche. Il aura suffi d’une contorsion inhabituelle.
Nous avons une seule vie. Ce sont toutes les expériences que nous pouvons y intégrer qui comptent.
Lazarus Lake
Considérant qu’il est trop proche de la fin pour faire marche arrière, il poursuit sa route. « Les deux premières semaines qui ont suivi mon retour sont très floues. Je suis resté assis sur ma chaise. Toute ma vie, à l’école et au travail, j’ai voulu être en extérieur. Et maintenant, c’est l’inverse ! »
32 km à pied chaque semaine pour venir manger là

32 km à pied chaque semaine pour venir manger là

© Jeremy Liebman

Nous réglons et prenons congé sur l’aire de repos. Lazarus Lake doit rentrer chez lui étudier la pile de candidatures qui s’accumulent pour les prochains marathons de Barkley. Il ne court plus, mais ses journées sont toujours aussi remplies, entre la logistique de tels événements et ses propres pérégrinations. Il ne ralentira sans doute jamais. « Trop de gens vivent leur vie comme s’ils voulaient rendre leur équipement en parfait état, s’étonne-t-il en tirant sur une énième cigarette. À ma mort, je veux qu’on s’exclame : “Mon Dieu, tout est usé jusqu’à la corde” Nous avons une seule vie. Ce sont toutes les expériences que nous pouvons y intégrer qui comptent. » Il esquisse un sourire avant de s’engouffrer brusquement dans sa voiture et disparaître dans les forêts du Tennessee. Retour à la légende.
À la fin d'une Barkley

À la fin d'une Barkley

© Jeremy Liebman