“LFG Scholo”
Alors que World of Warcraft signe des débuts fracassants, s’imposant très vite comme un phénomène vidéoludique, les millions de joueurs accèdent petit à petit au niveau maximum, le Saint Graal level 60 et sa promesse d’innombrables aventures. Mais que faire ? Tous se sont posés la question au moins une fois. Les prêtres et les chasseurs visent leur quête de classe, certains essaient d’obtenir les montures des races alliées à coup de milliers d’étoffes runiques, d’autres s’éclatent à embêter les petits niveaux de la faction adverse. La plupart se tournent néanmoins vers les prémices du contenu PVE : les instances à 5 (ou 15 pour UBRS) afin de s’équiper, notamment avec le dorénavant disparu équipement T0. On se perd dans Hache-Tripe, on espère attraper la monture du Baron dans Stratholme ou on avance dans sa quête d’accès pour Onyxia.
“A+ sous l’bus !”
Tout change le 20 avril 2005 avec la sortie du patch 1.4. Blizzard ajoute le système d’honneur initial et les grades. Dès qu’il tue un copain de la faction adverse, le joueur obtient une victoire honorable et de précieux points d’honneur pour monter en grade lors de la maintenance hebdomadaire du mercredi. Le calcul est obscur, sujet à prévisions et débats. Les grades sont au nombre de 14 par faction, allant de soldat (légionnaire pour la Horde) à Connétable (ou Grand Seigneur de Guerre).
Très vite, la population d’Azeroth comprend l’intérêt évident de s’adonner corps et âme à ce système : afficher sa toute puissance avec un grade de roxxor. On bloque alors ses soirées pour aller taper du h2 ou de l’ally, enchainant au préalable quelques instances. De fait, le PVP sauvage évolue. On délaisse le sympathique chainkill dans Strangleronce, Orneval ou Un’Goro pour rejoindre la party du jour.
Deux adresses ont la côte : la Croisée des Chemins sur le territoire orc, et surtout Hautebrande dans les Royaumes de l’Est. Dans cette zone, deux villes se font face : Southshore, le petit bled de l’Alliance, et Tarren Mill, un camping de Réprouvés. Entre ces deux places fortes, défendus par des PNJ à l’humour très limité, des centaines de joueurs piétinent quotidiennement une longue prairie avec sa tour en ruine. On y fait des va-et-vient pendant des heures, avançant en bus désorganisé. C’est là qu’apparaît la mondialement célèbre expression “A+ sous l’bus” et qu’on massacre ses adversaires à coup de firebolt caché derrière un arbre ou un rocher. Comme Hautebrande est une zone de pex (montée en level), on y croise de malheureux petits niveaux qui doivent aller tuer des yétis et récupérer des toiles d’araignées. On les massacre à coups d’AOE en rigolant aux éclats. C’est génial.
“kek”
Sur ce champ de bataille, les joueurs y écrivent quelques uns de leurs plus beaux souvenirs sur le jeu, à tel point que beaucoup s’en rappellent comme LA période dorée du MMO. Il y a une raison à cela : la tournure incroyable que prend bon nombre de nos soirées de PVP sauvage devant Tarren Mill. Alors que les niveaux 60 du serveur s’allument cordialement depuis des heures, que l’on attend souvent 2 minutes pour pouvoir ressusciter, il y a souvent ce moment où tout bascule. On dépose les armes, sans vraiment comprendre pourquoi, et on se met à danser. Les ennemis deviennent des potes pendant quelques minutes, parfois plus. On saute, on enlève notre équipement, on s’envoie des emotes chaleureux, on communique avec la faction adverse avec /cri (sachez que lol se dit kek en orc).
Ces séquences de grand n’importe-quoi sont lunaires, magiques. Elles ne pourraient plus exister aujourd’hui. La raison première est la disparition de la notion de serveur. Il y en a toujours, bien évidemment, mais tout a changé. À l’origine, le joueur s’installait sur un serveur et ne pouvait jouer qu’avec ceux qui avaient fait de même. Ainsi, on croisait et affrontait toujours les mêmes joueurs. On connaissait d’innombrables joueurs alliés et presque autant d’ennemis. Certains étaient craints ou respectés, auréolés d’une flatteuse réputation. On se parlait sur le forum officiel du serveur, toujours très animé. Tous les soirs, on se retrouvait sur le champ de bataille, tissant de sacrés liens. Il était donc bien plus facile, dans ce contexte, de tout plaquer pour faire la fête. Aujourd’hui, avec l’utile recherche de groupes ou les regroupements de serveurs, on joue avec des joueurs venant de partout, y compris d’autres pays. On ne connaît plus les joueurs de son serveur.
“Inc mine !”
Cette période fantastique a violemment pris fin le 8 juin 2005. Blizzard ouvre les portes des deux premiers champs de bataille de World of Warcraft : le Goulet de Warsong (10v10) et la Vallée d’Alterac (40v40). En septembre, le Bassin d’Arathi (15v15) vient s’ajouter à la liste. Le PVP est maintenant organisé. Il ne sert plus à rien de s’affronter à Tarren Mill, les BG (champs de bataille) rapportent bien plus d’honneur. Ce changement s’accompagne d’un autre phénomène : l’immense majorité des joueurs se tournent vers le PVE HL et découvrent Molten Core. D’autres font le choix de tout donner au PVP. On entre alors dans une autre période marquante de World of Warcraft, celui du JcJ intensif et déraisonné.
Entrons dans le quotidien des acharnés du PVP, les plus hauts gradés. Peu nombreux mais déterminés, ils passaient toutes leurs journées dans les champs de bataille, enchaînant mécaniquement les mêmes gestes, prises de drapeaux par le chaman ou le paladin, prises agressives des points dans Arathi. Ils jouaient ensemble, toujours, et la recette était sacrément maîtrisée. Il y avait généralement une équipe ou deux par faction et par serveur. On les reconnaissait bien, comme la Bande à Baston sur Arak’Arahm. Elles gagnaient tout le temps, collant des 3-0 au Goulet dans un temps record, et des 5-0 à la chaîne à Arathi. Ces équipes profitaient aussi grandement de la désertion de leurs adversaires, des pickup conscients qu’ils n’avaient aucune chance et qui préféraient s’enfuir.
Faire partie d’une de ces équipes était l’assurance de prendre un maximum d’honneur en fin de semaine et de monter en grade. Leurs objectifs étaient variés : le grade 10 pour les montures exclusives, le rang 13 pour l’équipement épique ou le rang ultime pour les armes et, surtout, la gloire. Le mot n’est pas exagéré, les Connétables ou Maîtres de Guerre étaient connus de tous sur un serveur, ils étaient inspectés, jalousés. On ne les a pas oublié d’ailleurs, ces patrons de nos serveurs, comme Erdur, Baston, Ulfast, Archangèle ou Elfynne sur Arak par exemple. Il faut dire qu’ils ont acquis ce trône au prix de grands sacrifices et c’est sur ce point que ce système semble fou. Seul le premier de chaque faction au classement de l’honneur pouvait prétendre au grade 14. Il fallait donc qu’il mène la danse en accumulant le plus possible de points d’honneur. Pour cela, il fallait impérativement jouer constamment, matin, midi et soir, la nuit aussi. Les joueurs visant le rang 14, souvent leaders de leur équipe, ne faisaient plus que ça, délaissant tout le reste, autant dans le jeu qu’IRL. Ils organisaient souvent des rotations avec un membre de la famille, un ami ou leur compagne, pour aller manger ou dormir. Leur personnage était toujours connecté, toujours en BG, et cela pendant plusieurs semaines éreintantes. Une fois sacrés, beaucoup arrêtaient le jeu, écoeurés ou privés d’objectifs. Une immense majorité de rang 14 ont tourné la page World of Warcraft dans la foulée.
Connétable d’un ancien temps
Un système aussi chronophage ne pouvait perdurer pour Blizzard, d’autant qu’on commençait à le pointer du doigt. L’extension The Burning Crusade a donc tout changé. Adieu les grades et leurs dérives. Les arènes et leurs côtes ont pris la relève, favorisant le talent au temps de jeu. C’est d’ailleurs l’aspect le plus esport du jeu, celui des compétitions à la Blizzcon notamment.
Aujourd’hui, le système PVP sur World of Warcraft est bien différent et semble avoir trouvé sa forme la plus aboutie. Avec de nombreux champs de bataille, des grades et sets plus accessibles, des arènes pour les plus talentueux, des événements hebdomadaires, La machine est bien huilée. Les fronts de guerre, une des grandes nouveautés de Battle for Azeroth, ajoutent de quoi s’occuper mais accaparent moins, le jeu est accessible et généreux en récompenses. Mais voilà, ces changements sont bien incapables de faire oublier les délicieux souvenirs de Tarren Mill, des soirées dansantes, des connétables AFK à Ironforge, des nuits à Alterac et des nouveaux grades obtenus le mercredi. Une époque légendaire dont on se souvient avec nostalgie.